Monopoly sur Léman

Mercredi 15 février 2017
- Laura Drompt

Il ne manque que les pions en forme de ramoneur ou de trèfle à quatre feuilles. Un site internet s'occupe du reste pour permettre à (presque) n'importe qui de se lancer dans l'immobilier. La page d'accueil promet «un 14ème salaire» en «investissant des montants raisonnables». Pour toucher sa dîme, l'utilisateur doit choisir un bien immobilier, payer sa part (dès 10 000 francs) et percevoir les loyers. Les rendements annoncés – 5 à 6 % – ont de quoi faire pâlir d'envie les banques en ces temps d'intérêts négatifs. Mais cette forme d'«investissement participatif» décortiquée dans notre enquête interpelle.

Le site basé à Lausanne vise le marché lémanique. On le comprend: la pénurie chronique du logement est un terreau fertile pour qui veut s'enrichir sur le dos des locataires. A l'heure où nos caisses de pension investissent massivement dans des biens immobiliers et fixent des loyers abusifs, il sera difficile d'exiger davantage de retenue pour le quidam venu récolter les miettes spéculatives. Quidam qui se transforme en loup pour lui-même: au vu des montants en jeu, l'étage inférieur de l'insaisissable «classe moyenne» est visé, constitué de locataires ainsi poussés à s'auto-exploiter.

Dans les règles de l'art, jamais des loyers ne devraient permettre à des investisseurs d'encaisser des rendements pareils. Mais la crise du logement rend les locataires réticents à contester les mensualités exigées par leurs propriétaires ou régies. Le loyer est abusif? Au moins le bail est là, signé, gage d'un logement stable – lorsqu'il n'est pas à durée déterminée, comme c'est devenu la tendance1. Vu des rives lémaniques, l'idée de contester un loyer, voire de le négocier à l'avance avec la régie comme cela peut être le cas dans certaines zones au marché immobilier détendu, est tout bonnement inimaginable. Et les décisions politiques, curieusement, n'aident pas les plus précaires. Ainsi le Conseil des Etats a-t-il jugé superflu en septembre dernier de rendre obligatoire la communication du loyer précédent: le camp bourgeois craignait un trop-plein de «bureaucratie». La récente campagne vaudoise sur la loi pour des logements abordables, qui a vu l'argent des milieux immobiliers inonder le camp du «non», laisse surtout entendre qu'il y a d'immenses sommes en jeu.

Les lois font cruellement défaut, qui protégeraient efficacement tous les locataires. Ces derniers pourraient alors – ô miracle – investir leur temps et leur argent ailleurs que dans de coûteux Monopoly à échelle réelle.

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Le Courrier
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