Musique

«Jazz et hip hop disent la même chose»

En trio flanqué d’un quatuor à cordes et d’une rappeuse, Ambrose Akinmusire redessine les contours du jazz, vendredi au parc La Grange. Interview.
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«Jazz et hip hop disent la même chose»
Ambrose Akinmusire: «Je recours à l’image de l’origami pour évoquer les innombrables façons qu’ont les Noirs, aux Etats-Unis, de littéralement ‘se plier’ au quotidien.» DR
Concert

Il est une figure de la jeune génération du jazz afro-étasunien. Formé auprès des meilleurs, en particulier Steve Coleman dont il intègre l’ensemble Five Elements à tout juste 19 ans, Ambrose Akinmusire enrichit à chaque album un vocabulaire où l’improvisation tutoie le hip hop, la musique classique, le funk, la soul et le «spoken word». En 2018, le trompettiste et compositeur né et élevé à Oakland (Californie) a sorti son album le plus ambitieux chez le label Blue Note. Origami Harvest est un commentaire érudit, éclectique et tortueux sur la condition des Noirs dans un pays aux prises avec ses démons.

Quelques heures avant de s’envoler pour Genève, où il donnera un concert exceptionnel sur la scène Ella Fitzgerald, ce musicien visionnaire et engagé nous a accordé un entretien.

L’idée qui sous-tend Origami Harvest est la conciliation des extrêmes. Lesquels?

Ambrose Akinmusire: D’abord, il y a l’idée que les genres musicaux sont des barrières artificielles, des entraves à la création. Car le jazz et le hip hop racontent la même chose: fondamentalement, ces musiques représentent la voix des sans-voix. Ma génération a baigné dans le rap, j’ai joué avec Kendrick Lamar (sur l’album «To Pimp a Butterfly» du rappeur, ndlr), tout en écrivant pour des ensembles de cordes; je ne fais aucune distinction. Sur le plan thématique, mon album aborde ces oppositions qui polarisent l’opinion aux Etats-Unis: Blancs/Noirs, hommes/femmes, démocrates/républicains… Or si l’on rapproche ces antagonismes, on s’aperçoit qu’ils sont en réalité très proches. Voilà des conversations qu’il faut se forcer à avoir.

Et que représente le titre ­métaphorique que vous avez choisi?

Je recours à l’image de l’origami pour évoquer les innombrables façons qu’ont les Noirs, aux Etats-Unis, de littéralement «se plier» au quotidien. Baisser la tête pour ne pas paraître menaçants ou, pour prendre l’exemple le plus extrême, se jeter au sol quand ils se font tirer dessus par la police. Le clip de présentation où l’on voit un homme danser en se contorsionnant est une allégorie de ce thème. Et harvest, la moisson, c’est pour souligner le caractère cyclique de phénomènes qui se répètent.

C’est inévitable pour un artiste noir d’aborder cela aujourd’hui?

Ça l’a été de tout temps! Quand l’église de Birmingham a été dynamitée (par le Ku Klux Klan en 1963, tuant quatre jeunes Noires, ndlr), Coltrane a écrit «Alabama». Les artistes, qu’ils le veuillent ou non, sont à l’écoute de leur temps, ils doivent pointer l’ignorance où qu’elle se trouve. On peut réussir et se sentir concerné. Je n’essaie pas d’être politique, je ne le souhaite même pas, mais je n’ai pas d’autre choix que d’écrire sur ma vie, mes peurs, les choses qui m’affectent.

Et c’est pourquoi, sur le morceau intitulé «Free, White and 21», vous récitez la liste des ­personnes abattues par la police.

Exactement, comme j’avais composé en 2011 un morceau à la mémoire d’Oscar Grant, tué à Oakland. Rien n’a changé sur ce plan avec Trump, la situation était la même sous Obama – il fallait être naïf pour croire à l’avènement d’une société post-raciale. La seule différence est que le monde a pris conscience.

«Le vrai défi est de rester honnête, d’aller chercher au plus profond de soi-même.» Ambrose Akinmusire

Musicalement, votre disque est complexe, avec de longs ­développements et un dialogue entre rap, claviers et quatuor à cordes. Vous a-t-il posé des ­problèmes spécifiques en termes de composition?

Pas vraiment. Tout est un challenge, que j’écrive pour un duo, un trio jazz ou un quatuor classique. Le vrai défi est de rester honnête, d’aller chercher au plus profond de soi-même. Et croyez-moi, depuis que je suis devenu père il y a trois ans, c’est devenu beaucoup plus difficile. Le temps est le maître-mot. De retour à Oakland après des années à New York, je vis davantage comme un humain normal et moins comme un artiste. Alors m’assoir à mon piano ou me saisir de ma trompette, c’est toujours une petite victoire (rires).

En quoi Oakland vous ­influence-t-il?

Sans cette ville, Origami Harvest n’existerait pas. Cette ville m’a rappelé l’importance du hip hop dans la musique noire. Ce style ne parle pas à tout le monde, c’est vrai, mais il exprime – comme le jazz en son temps – une réalité, une souffrance, une lutte. C’est une musique de guérison, elle est d’abord destinée à ceux qui endurent ces souffrances. Pourquoi prendre un médicament si vous ne ressentez pas le mal?

Ve 12 juillet, 20h30, scène Ella Fitzgerald, parc La Grange. Entrée libre. En cas de temps incertain, se référer à la page Facebook de Musiques en été.

Infos: www.musiquesenete.ch

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